Les victimes et leur prise en charge

Au-delà d’une mortalité routière qu’il est légitime de vouloir réduire drastiquement, la morbidité routière constitue un enjeu spécifique dont l’ampleur et, trop souvent encore, la gravité, justifient que l’on développe des travaux qui visent à une meilleure connaissance des blessés eux-mêmes et de leur prise en charge. On peut en effet rappeler que l’on compte autant de handicapés lourds que de tués, mais que les enjeux tués et blessés ne se superposent pas, par exemple dans le ratio tués / blessés graves selon la catégorie d’usager de la victime.
C’est pourquoi cette thématique a été déclinée dans tous les appels à projets de la Fondation Sécurité Routière.
Dès son premier appel à projets, la Fondation Sécurité Routière évoquait sa volonté de financer et promouvoir, notamment, des programmes de recherche « dans le domaine de la connaissance des fondamentaux de l’insécurité routière et de la vulnérabilité de l’être humain ». Ainsi, l’appel à projets 2007 évoquait comme problèmes majeurs, en lien avec la morbidité routière : la vulnérabilité des piétons, des cyclistes et des motocyclistes ; le devenir des blessés graves ; la gravité des chocs contre obstacles fixes. Et elle retenait quatre thèmes pour ce premier appel à projets, dont deux pouvaient relever de la morbidité routière : « les piétons » (la sécurité des deux-roues motorisés n’ayant pas été retenue dans la mesure où elle avait fait l’objet d’appels à propositions récents), et « le traumatisme du rachis avec fléau cervical dans les accidents de la circulation ».
Dans le même esprit, l’appel à projets 2008 retenait cinq thèmes, dont deux en lien avec la morbidité routière : « les usagers vulnérables » (notamment, en termes de sécurité passive, incluant désormais les deux-roues et les mécanismes lésionnels de leurs blessures) et, à nouveau, « le traumatisme du rachis avec fléau cervical dans les accidents de la circulation ».
L’appel à projets 2011 s’ouvrait encore plus largement à cette thématique à travers l’un de ses quatre thèmes : « l’accident : des causes aux conséquences (études des comportements, accidentalité nocturne, accidents sans tiers, conduite sous l’emprise de substances psychoactives, devenir à long terme des traumatisés graves) ».
Dans son appel à projets 2012, et dans la continuité du précédent, la Fondation avait souhaité mettre en avant trois grands sujets de recherche en sécurité, en complément ou en renforcement de sujets traités par d’autres instances ou organismes de recherche, notamment « l’actualisation des connaissances sur l’étiologie de l’accident et de ses conséquences ».
Enfin, dans son appel à projets 2014, le dernier, la Fondation sécurité Routière avait décidé de concentrer ses moyens sur un thème unique, fortement en lien avec la morbidité routière : « Accidentologie des deux et trois roues motorisés : devenir des blessés et usages en lien avec la sécurité ».

Cinq projets s’inscrivaient, plus ou moins et pour partie, dans cette thématique. Seuls ceux de leurs objectifs qui en relèvent sont rappelés ici.En réponse à l’appel à projets 2007, le projet Amélioration de la Sécurité des Piétons ASP avait notamment comme objectifs de « Fournir un état des lieux de l’épidémiologie des accidentés impliquant des piétons, de le mettre en relief au regard des différentes technologies de construction des véhicules ; de disposer d’un suivi des victimes traumatisés crâniens […] et de proposer des méthodes et données de référence pour mieux décrire les traumatismes du piéton. »
En réponse à l’appel à projets 2008, le projet Amélioration des connaissances sur l’accidentologie des piétons CACIAUP avait notamment comme objectif « la mise en place d’un suivi des personnes ayant été blessées au cours de l’accident […] jusqu’à consolidation des séquelles, […] et, secondairement, « une analyse des lésions observées avec un zoom spécifique sur les cas dont la vitesse au choc entre dans le cadre des tests réglementaires ».
En réponse au même appel à projets, le projet Les traumatismes cervicaux de type « whiplash » - Étude physiopathologique et clinique WHIPLASH avait notamment comme objectif principal « d’identifier de façon précoce les indices de mauvais pronostic fonctionnel des traumatismes cervicaux de type « whiplash » en clinique et imagerie, et avec des tests physiopathologiques et neuropsychologiques » et, comme objectif secondaire, « de corréler les données cliniques, d’imagerie et de tractographie de fibres avec les données physiopathologiques et neuropsychologiques ».
En réponse à l’appel à projets 2014, le projet Optimisation du triage des blessés de la route parla prise en compte des caractéristiques de l’accident QUO VADIS avait comme objectif « l’établissement d’une aide à l’orientation des victimes (triage) grâce à la relation établie entre des critères accidentologiques constatés et des bilans cliniques lésionnels observés ».
Enfin, en réponse au même appel, le projet Les deux et trois roues motorisés : causes et conséquences des accidents SECU2RM avait notamment comme objectifs « d’établir les bilans lésionnels de l’ensemble des victimes usagers de deux-roues motorisés ; pour les victimes présentant un risque enjeu neurologique et/ou biomécanique, d’estimer des facteurs pronostiques, d’évaluer leur prise en charge et leur devenir à6 mois, et d’estimer la pertinence de solutions de protection offertes aux usagers de deux-roues motorisés ».

Dans le cadre des objectifs évoqués ci-avant, le projet ASP, très pluridisciplinaire, a réuni approche observationnelle (analyse épidémiologique de données d’accident), méthodes et outils biomécaniques (modélisation éléments finis et multi corps d’accidents piétons)et expérimentations sur corps donnés à la science (validations des outils et méthodes, étude de la chute au sol).
Le projet CACIAUP, basé sur la pluridisciplinarité des Études détaillées d’Accidents, s’est appuyé sur une collecte de données détaillées d’accidents spécifique aux accidents avec piéton, la reconstruction d’accident et le suivi des blessés en partenariat avec les hôpitaux de la région.
Le projet WHIPLASH reposait essentiellement sur des bilans médicaux réalisés en longitudinal sur six mois (clinique, physiopathologique, ORL, neuropsychologique).
Le projet QUO VADIS repose sur une approche analytique de la base de données accidentologiques constituée. Elle vise à un calcul des courbes de risque de gravité des lésions, par nature de lésion et par région corporelle, en fonction des critères accidentologiques constatés.
Enfin, le projet SECU2RM, très pluridisciplinaire et multi-sites, réunit approche observationnelle (enquête postale auprès de 8000 accidentés dans le Rhône, recueil sur site d’une centaine d’accidents, inclusion de tous les blessés de l’année 2016 passés en salle d’accueil d’urgence vitale pour les services d’urgence de Lyon et Marseille), analyse épidémiologique, modélisation statistique et analyse biomécanique avec simulation.

Seuls sont évoqués ici les résultats en lien avec la thématique « victimes ». Le projet ASP propose un outil expérimental permettant de réaliser des essais « full scale » avec ou sans chute au sol. Par exemple, l’analyse combinée des données expérimentales et des simulations semble indiquer que la chute au sol pourrait être responsable de lésions importantes sur le bassin, alors que pour l’impact tête le choc véhicule semble prédominant. D’un point de vue normatif, les points majeurs sont la nécessité de revoir les conditions d’évaluation de l’impact tête, la nécessité d’introduire de nouveaux critères pour la jambe, la question de la représentativité de l’impact bassin/fémur et la nécessité de proposer des essais d’évaluation qui tiennent compte des différentes familles de véhicules.

Le projet CACIAUP a permis la mise en place d’une méthodologie et d’un recueil adaptés à la collecte d’accidents impliquant un piéton, avec la prise en compte de ces spécificités. L’élaboration d’un guide sur la reconstruction a permis de calculer pour la plupart des cas les vitesses au choc pour les véhicules. Ces études ont également permis d’identifier les pistes de progrès notamment en termes de sécurité passive et active.

Le projet WHIPLASH, dans sa dimension épidémiologique, a permis de mettre en évidence des facteurs cliniques et neuropsychologiques en phase précoce (entre J8 et J21 de l’accident) comme prédictifs d’une évolution défavorable de la symptomatologie du whiplash. Dans sa dimension clinique, le projet a permis d’évaluer troubles de l’équilibre et douleurs. Il aussi objectivé la comorbidité fréquente du whiplash avec un stress aigu, ce qui souligne l’impact du psychologique dans la manière dont l’accident a été vécu et dans la manière dont le stress résultant des douleurs va influencer précocement l’évolution du syndrome cervical.

Le projet QUO VADIS a déjà permis de constituer une base de données de plus, de près de 1500 accidents, couplant données médicales et données véhicules. Le calcul des courbes de risque de gravité des lésions, par nature de lésion et par région corporelle, en fonction des critères accidentologiques constatés devrait permettre une lecture critique des critères de Vittel aujourd’hui utilisés.

Le projet SECU2RM a déjà permis de constituer les différentes bases de données prévues (enquête postale, recueil des données cliniques et recueil sur site). En termes de conséquences corporelles, la traumatologie des usagers de deux-roues motorisé est analysée au regard des équipements de protection portés ou non, en utilisant à la fois les réponses à l’enquête et le bilan médical connu par le Registre du Rhône. Concernant le volet clinique, l’examen des dossiers cliniques a permis d’isoler une première série de traumatismes types pour le rachis cervical. À noter que, sur les scénarios d’accidents étudiés, aucune victime ne disposait d’un système de protection susceptible de prévenir ce type de blessure. Plus largement, les facteurs pronostiques de l’évolution de l’état vital des victimes sont recherchés. L’étiologie de leurs traumatismes aussi, avec un double focus neurologique (tête, rachis) et hémorragique (abdomen, thorax) en rapport avec des facteurs physiologiques et biomécaniques. Une analyse critique sur l’efficience de certains dispositifs de protection sera effectuée, et l’adéquation entre la prise en charge des traumatisés sévères des deux-roues motorisés et les typologies de traumatismes constatés a posteriori sera évaluée.

Si les projets relevant de la thématique « victimes» ne constituent qu’une réponse partielle à l’ensemble des appels à projets lancés par la Fondation Sécurité Routière, ils présentent le double mérite de l’originalité pour certains, de l’ampleur et du caractère très applicatif pour d’autres.Il faut aussi se souvenir qu’ils s’inscrivent dans une problématique en plein développement qui bénéficie de soutiens par ailleurs.